À l’initiative de François Charvin, président de l’UFP74 FRANSYLVA , une table ronde consacrée aux usagers de la forêt a réuni élus, forestiers, gestionnaires, organisateurs d’événements sportifs et représentants de la randonnée s’est tenue lors de l’Assemblée Générale de l’UFP 74.
Au cœur des échanges : une fréquentation en forte hausse depuis le Covid, des tensions croissantes sur le terrain, mais aussi une volonté partagée de trouver des solutions concrètes pour permettre à chacun de trouver sa place en forêt. Dès l’ouverture des débats, le ton est donné. Pour François Charvin, organisateur de la journée, il ne s’agit pas de nourrir des oppositions entre les différents publics, mais bien de « trouver des terrains d’entente ». Le président de l’UFP74 rappelle que la forêt ne peut être réduite à un simple espace de promenade : elle reste aussi un lieu de production, de gestion, de protection et de travail.
Selon lui, la forte hausse de fréquentation observée depuis la crise sanitaire a profondément modifié les équilibres. « Aujourd’hui, on se retrouve avec des usagers multiples, de jour comme de nuit », résume-t-il, plaidant pour une meilleure compréhension des rôles de chacun.
Autour de la table, Julien Angeloz-Nicoud, entrepreneur de travaux forestiers à Thorens-Glières et administrateur de l’ASDEFS 73-74, décrit une réalité de terrain devenue plus complexe. Depuis 2020, explique-t-il, les fenêtres d’intervention se réduisent, en particulier en montagne, où la période estivale, essentielle aux chantiers forestiers, coïncide avec la plus forte affluence
touristique. À cela s’ajoutent les effets du changement climatique, qui compliquent aussi les travaux d’hiver en plaine. Pour les professionnels, la multiplication des usages et des présences en forêt rend le travail plus difficile et accroît les risques, parfois jusqu’à l’accident grave.
Même constat du côté de Francis de Morogues, directeur du Pôle Excellence Bois. Il rappelle
qu’une enquête menée après le Covid avait déjà montré que l’immense majorité des professionnels de la filière avait rencontré des difficultés liées à la fréquentation. « Il y a du monde partout et tout le temps », souligne-t-il. Mais au-delà du constat, il insiste sur l’absence passée d’un véritable espace d’échange entre les différentes parties prenantes. C’est pour répondre à ce besoin qu’un groupe de travail a été constitué, associant acteurs de la filière bois, offices de tourisme, accompagnateurs en montagne, associations environnementales et autres usagers, afin de faire émerger des réponses partagées.
Pour Henry Bélier, représentant de l’ONF au service commercialisation bois, la situation actuelle met à l’épreuve le principe même de gestion multifonctionnelle de la forêt publique. Celle-ci doit à la fois assurer une fonction économique, environnementale et sociale. L’ONF, dit-il, reste attaché à cette conciliation, mais observe une fréquentation croissante et des comportements parfois imprudents, voire irresponsables, face aux risques liés aux chantiers forestiers. Le besoin de pédagogie, de signalisation et de sensibilisation apparaît d’autant plus fort que les usagers diffus, non structurés en association, sont les plus difficiles à atteindre.
En tant que président des Communes forestières de Haute-Savoie, le sénateur Loïc Hervé replace le débat dans un contexte territorial plus large. Il rappelle que la Haute-Savoie cumule une forte pression résidentielle, une urbanisation diffuse et une stratégie assumée de tourisme « quatre saisons ». Les contradictions sont donc inévitables, mais elles doivent être gérées collectivement. Pour l’élu, les communes ont un rôle central à jouer. Cela passe d’abord par la formation des maires et des élus locaux, afin qu’ils comprennent mieux les enjeux forestiers, économiques et environnementaux. Il appelle également à éviter les réponses purement réglementaires ou coercitives, estimant qu’il faut d’abord partager les bonnes pratiques et s’appuyer sur l’intelligence collective.
Du côté des pratiquants, André Rezvoy, vice-président du comité de Haute-Savoie de la
Fédération française de randonnée, reconnaît que le Covid a profondément changé les usages. La randonnée et la fréquentation de la nature se sont diffusées au plus près des lieux de vie, au-delà des itinéraires classiques et des sommets emblématiques. Il y voit aussi un aspect positif : un plus grand nombre de personnes redécouvrent la nature de proximité. Mais il souligne une difficulté majeure : comment transmettre les bons comportements à un public très large, souvent individuel, qui n’est ni adhérent d’une fédération ni encadré par une structure ? La réponse passe, selon lui, par l’éducation, notamment auprès des jeunes, et par une information plus claire, plus visible et mieux relayée.
Cette nécessité d’embarquer les pratiquants est également au cœur de l’intervention de Patrick
Baladié, directeur de la Maxi-Race. Pour lui, une idée doit guider toute organisation : « on est
toujours chez quelqu’un ». Le responsable de l’épreuve explique qu’en quelques années, les choses ont changé dans le trail comme dans d’autres sports de nature. Son travail consiste désormais à dialoguer en amont avec les propriétaires, l’ONF, les gestionnaires d’espaces naturels et les collectivités, pour adapter les parcours et éviter les conflits.
La Maxi-Race mène aussi un important travail de sensibilisation auprès de sa communauté : lutte contre les déchets, respect des sentiers, sanctions en cas de comportement inadapté. Patrick Baladier estime même que les organisateurs d’événements peuvent devenir des relais utiles pour diffuser les bons messages, y compris via les réseaux sociaux.
La table ronde a aussi permis de mettre en lumière plusieurs outils de communication déjà engagés.
Des clips courts, réalisés avec différents partenaires, illustrent de manière concrète les
comportements à éviter et les bons réflexes à adopter en forêt, notamment à proximité des chantiers.
François Charvin y voit l’ébauche d’un véritable « code de la forêt », à l’image du code de la route: un socle simple, compris de tous, rappelant ce qui est permis, ce qui ne l’est pas, et pourquoi.
L’objectif n’est pas d’interdire davantage, mais de créer une culture commune du respect.
Au fil des échanges, un mot revient avec insistance : respect. Respect du travail des forestiers,
respect des propriétaires, respect des autres usagers, respect des animaux et des milieux. Plusieurs intervenants soulignent toutefois que la pédagogie ne pourra produire ses effets qu’à condition d’être relayée largement et dans la durée. La jeunesse, les scolaires, les familles, les organisateurs d’événements, les fédérations sportives, les offices de tourisme et les élus sont tous appelés à jouer un rôle.
Les questions venues de la salle ont élargi le débat. La place des chasseurs a été évoquée, certains regrettant qu’ils n’aient pas été davantage associés à cette séquence alors qu’ils sont eux aussi usagers, gestionnaires, parfois propriétaires, et souvent confrontés à l’incompréhension du grand public. D’autres interventions ont porté sur la valorisation des services rendus par la forêt, sur la nécessité d’une solidarité accrue entre tourisme et gestion forestière, ou encore sur l’adaptation au changement climatique.
C’est d’ailleurs sur ce dernier point que les interventions les plus marquantes ont peut-être été
entendues. Un propriétaire forestier a exprimé avec force son sentiment de décalage entre l’ampleur des défis – scolytes, dépérissement, réchauffement climatique – et les moyens réellement mobilisés.
Une inquiétude relayée par plusieurs participants. Loïc Hervé lui-même a reconnu un changement de paradigme majeur : autrefois source de recettes, la forêt coûte désormais de l’argent aux communes, et elle en coûtera davantage encore demain. Pour autant, les intervenants veulent croire à une montée en puissance de la prise de conscience.
Au terme de cette table ronde, une conviction s’impose : face à la multiplication des usages, à la
pression touristique et aux effets du changement climatique, la forêt ne pourra rester un espace partagé qu’au prix d’un dialogue renforcé, d’une pédagogie patiente et d’une responsabilité collective.
Cette rencontre aura eu le mérite de poser les bases d’une démarche commune : ne
pas opposer, mais organiser la cohabitation.


table ronde : “les usagers de la forêt”





